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« Les nuages »
Jeudi 10 Décembre 2009
Au-delà du pur récit d’aventure, Le Prince des Nuages a une portée philosophique particulièrement prégnante. Bien sûr, nous retrouvons ici, comme dans Georges et les secrets de l’Univers, le combat séculaire entre le bien et le mal. Une science malmenée par les hommes et qui peine à trouver une « conscience », pour reprendre le mot de Rabelais. Pourtant, les intentions de Christophe Galfard vont, cette fois-ci, bien au-delà. Les personnages sont beaucoup plus ambigus, les enjeux infiniment plus complexes.
Par exemple, le Tyran est à la fois le dictateur qu’ont mis tant de fois en scène romanciers et cinéastes, et le Mal, sournoisement tapi en chacun d’entre nous. Car des tentations « tyranniques » sommeillent bien au tréfonds de chaque individu, que nous le reconnaissions ou non. La tentation du gaspillage pour satisfaire notre besoin du clinquant et du superflu. L’égoïsme. La politique de l’autruche. Les petites lâchetés au quotidien qui finissent par nous transformer en ces « rhinocéros » que mettait en scène Ionesco.
Et puis, heureusement, il y a aussi la présence du Bien incarnée ici, entre autres, par les trois enfants et les protecteurs de Myrtille. Les professeurs, par exemple, qui sont les remparts contre l’ignorance. Le savoir scientifique. Ce monde merveilleux qui s’offre sans cesse à nous et qu’il suffit de contempler pour trouver un bonheur hic et nunc. Ces nuages, ces « merveilleux nuages », comme l’écrivait Baudelaire dans L’étranger. Ces nuages qui, comme le vent, sont de puissants symboles d’espoir si on sait à la fois maîtriser utilement leur puissance et les admirer.
Car ils sont beaux, ces nuages, comme se plaît à le souligner Christophe Galfard dans l’entretien qu’il nous a accordé. Paisibles cirrus blancs flottant dans les airs, ou nuages nacrés annonciateurs de mort et de destructions, ils s’offrent à nous dans leurs formes éternellement renouvelées et leurs lumières surréelles. L’auteur, en mariant subtilement science et poésie tout au long du livre, nous les donne aussi bien à voir qu’à comprendre.

Connaître pour pouvoir espérer

Comprendre. Un mot clef pour Christophe Galfard, qui est à la fois un chercheur et un vulgarisateur. Comprendre, prendre « avec ». Connaître, naître « avec ». Tout est dans la préposition. Toute connaissance est une « co-naissance », disait Claudel. Assimiler. Intégrer. Faire sien. Mais par quelles voies ?
Là encore, l’auteur surprend en associant étroitement la connaissance intuitive, sensible, poétique du monde incarnée ici par Tristam, le cancre qui « dit oui avec le cœur », et la connaissance intellectuelle, rationnelle, scientifique, représentée par Tom, le surdoué en maths et en physique. « Esprit de finesse » et « esprit de géométrie », dirait Pascal.
Et nos deux héros Tristam et Tom nous montrent la bonne voie, cette « douce loi des hommes » dont parlait Paul Eluard. Ils sont ceux qui veulent aller voir ce qui se passe de l’autre côté du mur de l’ignorance, pour savoir et espérer. Chacun sa manière. Tristam l’impulsif se brûle aux clôtures et manque de tomber en voulant les franchir. Né d’une mère magicienne, il cherche exclusivement les réponses au fond de lui-même. Tom, lui, veut résoudre les énigmes du monde en s’adonnant à l’étude, en lisant, expérimentant, raisonnant avec le recul de l’intellectuel.
Au bout du compte – et c’est une des leçons fondamentales du livre – l’important pour nous, c’est d’utiliser ces deux démarches pour « sauver notre cabane » en luttant contre tous ceux qui, jouant sur nos bas instincts, veulent maintenir les peuples dans l’ignorance. Telle est la leçon que la mère de Tristam lui répétait quand il était enfant : « La Terre est comme une cabane qui flotte dans l’univers. Elle nous protège de l’espace, elle nous nourrit, elle nous donne son air. Tristam, souviens-toi bien de ceci : de cabane, nous n’en avons qu’une. Et nous l’avons déjà bien abîmée. »
Or qui, mieux que les enfants, peuvent tout à la fois nous ramener à la connaissance sensible et à la raison ? « Les hommes sont des fous et pour l’éternité », écrivait Michaux. Et si les enfants nous montraient la voie dans un monde qui s’autodétruit ?

J.P.


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